Triste Entropique, Michael Nardone,
Galerie Blouin Division
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Avec Triste Entropique, Michel de Broin dévoile une série de nouvelles œuvres qui se dressent comme les monuments d’un monde dissipé. Telles des idoles de l’épuisement et de la perte, elles concentrent un flux éthéré en une forme minérale. Dissolution et intensité, effacement et effusion traversent, en filigrane, les surfaces de l’exposition, qui captent ces forces fugitives et les retiennent, un instant, dans le temps et l’espace.
On pourrait envisager les œuvres de Triste Entropique comme les antiquités exhumées d’un site archéologique appartenant à une civilisation éteinte et dont nous devrions deviner les causes de la disparition. Peut-être ces vestiges consacrent-ils la décadence matérielle et l’insuffisance des infrastructures qui ont facilité son déclin culturel. Peut-être ces objets exhumés furent-ils jadis les icônes vénérées d’une société vouée à l’épuisement complet de son monde naturel. Peut-être étaient-ils les objets rituels d’une secte annihiliste célébrant le sacrifice de l’énergie, et aspirant à une fusion incandescente entre sa civilisation fragmentée et le soleil.
Le terme d’entropie, issu du grec en (dans) et tropē (changement), signifiant littéralement « transformation intérieure », éclaire les créations de Michel de Broin. Mais le lien que ces formes entretiennent avec cette notion demeure complexe, ambivalent. Bien qu’un sentiment de perte soit palpable dans ces œuvres – perte d’énergie, d’écosystèmes ou de sens – les formes ne se situent pas du côté de la dégradation. À rebours de la dispersion, du désordre et de l’oubli, les sculptures semblent suspendre le temps en offrant une présence sensuelle à la dépense. Elles sont les témoins de l’éphémère, se dressant comme le témoignage de notre existence passagère.
Dans De rerum natura (vers 55 av. J.-C.), le poète et philosophe romain Lucrèce décrit un univers constamment en mouvement et en transformation. Les particules élémentaires, écrit-il, s’agrègent et s’entrelacent ; elles prennent des formes finies pour une brève durée dans l’éternité du cosmos ; puis se dispersent, dévient, bifurquent, toujours à la limite de basculer dans l’oubli.
Que le monde phénoménal vacille, que ses fragments matériels se fixent et se déplacent, fusionnent et se superposent, même fugitivement, que ces formations se défassent, s’érodent peu à peu, dérivent — ailleurs, à nouveau — qu’il y ait une dépense dans cette chorégraphie collisionnelle des particules, une force immatérielle que nous ne pouvons saisir mais qui infléchit sans cesse la matière du monde — voilà peut-être une manière d’entrer dans le territoire spéculatif de Triste Entropique.
Le titre de l’exposition s’inscrit dans l’héritage de l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss. Dans son ouvrage majeur Tristes Tropiques (1955), Lévi-Strauss médite sur la diversité des formes culturelles rencontrées au cours de deux décennies d’observation de terrain des sociétés à travers le monde. Ses réflexions, bien que traversées d’émerveillement face à la richesse du vivant, sont élégiaques. Les structures complexes et délicatement agencées qui imbriquaient l’existence sociale et le monde naturel ont été, selon lui, anéanties par la force brutale et homogénéisante de la civilisation occidentale.
Partout où l’on prétendait voir le progrès de l’humanité, Lévi-Strauss observait la destruction, la consommation, l’épuisement total et la dégradation qu’il entraînait.
Dans les dernières pages de l’ouvrage, il écrit que « l’anthropologie », étude scientifique de l’humanité, devrait en réalité être renommée « entropologie », puisqu’il s’agit fondamentalement d’étudier des processus de dégradation et de désintégration. La grande entropie qu’il pressentait, comme le rappelle son biographe Patrick Wilcken, s’achève dans une uniformité stérile, semblable à ce que les cosmologistes ont nommé la « mort thermique de l’univers », lorsque toute l’énergie est uniformément répartie et que l’univers entre dans une phase de stase prolongée, voire éternelle.
À l’intérieur d’une hutte de foin et de terre, imaginons un hologramme.
Dans les profondeurs de ses contours lisses d’obsidienne, qui réfléchissent et réfractent le monde immédiat, une autre dimension affleure.
Là, les symétries se replient sur elles-mêmes. Là, des fragments de temps se superposent. Là, une forme — minérale ou humaine — se plie, se déforme, émerge.
Paré d’os et de plumes, un seigneur minuscule, impatient, un dieu du présent annihilateur, surgit.
C’est une fumée.
Dans les artefacts futurs de Triste Entropique, Michel de Broin saisit avec finesse les formes transitoires de notre époque contemporaine. Infrastructures de brume, coagulations crues de fluides, sanctuaires d’un temps anéanti. Bustes de fumée. Pourtant, ces formes demeurent conjecturales. Elles appartiennent à un régime culturel anticipé, tout en semblant déjà proliférer dans les ambiances de nos vies présentes. Cette incertitude temporelle se heurte à la fixité des œuvres, produisant une forme d’épuisement propre : une expiration de chaque objet, un soupir. Une fuite d’énergie.